Je ne dois pas avoir tout compris. Nul ne s’en étonnera de la part d’un ordinaire citoyen que l’on sollicite en moyenne une fois par an pour choisir une femme ou un homme parmi une liste de candidats à un mandat électif. Mon vote compte un peu, mon opinion un peu moins, mon avis pas du tout. Pour une fois, et c’est la seconde fois de mon existence d’électeur, on me demande un avis tranché, cette fois sur un projet de traité de constitution pour l’Europe. Je répondrai oui ou non. Ceux qui l’emporteront se chargeront bien volontiers de tracer les nuances. C’est ainsi.
Inutile de rappeler ici les heures passées à essayer de comprendre de quoi il retournait, les discussions avec les amis, les longues soirées de télévision, les outrances du bocal médiaticopolitique. Je ne comprends pas le TCE. Je sais pourtant lire, j’ai quelques notions de droit, de politique même, mais je ne comprends pas ce traité de constitution pour l’Europe.
J’ai appris à l’école qu’avant 1789, nous vivions sous un régime monarchique, puis une démocratie républicaine, puis l’empire, puis une monarchie constitutionnelle, puis à nouveau et enfin une démocratie républicaine. Quand je lis le TCE, je ne sais pas de quoi il s’agit.
Est-ce une nouvelle forme de démocratie ? Est-ce une fédération d’états démocratiques ? Est-ce un régime oligarchique ? Technocratique ? Timocratique ? Est-ce un peu de tout ça à la fois ? Que sont les droits et les devoirs d’un citoyen européen ? Qui sera responsable devant le peuple européen de la politique conduite en Europe ? Qui contrôlera l’exercice du pouvoir ? Comment les lois seront-elles débattues ? Quelle est ma place de citoyen là-dedans ?
J’ai lu, relu le traité, rien n’est clair. Chaque article en cache un autre qui appelle la lecture d’un troisième. La charte des droits fondamentaux dit une chose, mais cette chose ne s’applique que si la constitution européenne le veut bien, que si le droit national ne dit pas le contraire. Où est le droit ? Où sera la justice ? Où seront les responsables ?
Nous vivons en paix, ou presque, depuis 60 ans. Je préfère notre cinquième République vieillissante, une démocratie essoufflée, au régime de Vichy. Bien. Vais-je devoir maintenant avaler le TCE parce que c’est un moins mauvais traité que Nice ? La politique est-elle devenue une affaire de traités, de contrats plus ou moins bien ficelés, avec des clauses cachées que de rusés avocats sauront faire jouer en faveur de quelques fortunés ? Le TCE est un meilleur contrat que le traité de Nice pour le citoyen français, cela signifie-t-il que je paierai mon abonnement de téléphone mobile moins cher, que la TVA de la restauration baissera, que La Poste continuera de fonctionner, que les avions seront plus gros ? Ou bien le contraire ? Mais pourquoi diable faut-il que je signe un contrat ?
Le seul contrat politique que je signe s’appelle le contrat social. C’est un contrat qui lie les citoyens et leurs élus. Le citoyen Chirac, réélu président de la République en 2002, nous invite à nous prononcer sur le TCE. Il a estimé, et nous lui avons conféré ce pouvoir et cette charge, que l’adoption du TCE par les citoyens français passait par un référendum. Et tous les jours, tels les vaillantes chargées de développement commercial d’un opérateur téléphonique, les hommes politiques en faveur du oui nous répètent que refuser ce TCE serait impossible. Impossible, Il n’y a pas de plan B disent-ils. Pas de plan B ? De quoi me parlent-ils ? Un traité, une constitution, un contrat, un référendum, et maintenant un plan ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce par déformation professionnelle qu’ils parlent ainsi : « si je perds les élections législatives, je me rabattrai sur mon mandat de maire, c’est mon plan B ».
Moi, j’ai un plan B pour eux en cas de victoire du non. Qu’ils fassent leur boulot de politiques. Qu’ils convoquent une constituante, une vraie. Une constituante élue par les Européens, qui elle planchera sur les questions que 99 % des électeurs se posent : c’est quoi cette politique ? A quoi ça sert une constitution ?
Des questions que, soit dit en passant et sans méchanceté, on se posait déjà il y a 2500 ans et qui déjà n’avaient rien à voir avec la taille des avions.
15 mai 2005
29 avril 2005
Le TCE, un contrat social précaire ?
« Né citoyen d’un état libre, et membre du souverain, quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d’y voter suffit pour m’imposer le devoir de m’en instruire. Heureux, toutes les fois que je médite sur les gouvernements, de trouver toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d’aimer celui de mon pays ! », Du contrat social, Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, 1762
Tout le monde le dit, le TCE c’est plus, c’est mieux ! Avec le Traité pour une Constitution de l’Europe, le Parlement aura davantage de pouvoir, le citoyen plus de démocratie, la France plus de poids et les voyageurs de plus gros avions ! Le TCE, ça va nous rendre plus fort, plus européen, plus social, plus dynamique. Pourquoi discuter, c’est mieux pour le même prix. A budget identique, le consommateur choisit le meilleur produit... Alors Nice ou TCE ?
Les nombreux protagonistes du débat, parmi lesquels on compte désormais Lionel Jospin, reprochent aux partisans du Non de ne regarder que la bouteille à moitié vide au prétexte de la crise économique et politique de la France. Qu’ils jugent plutôt l’Europe et les améliorations qu’apporte le TCE. Qu’ils jugent donc.
Nous sommes à un mois jour pour jour d’un vote que je qualifierais d’historique. Le précédent vote équivalent remonte à 1958, lors du référendum pour la Veme République. En avril 2002, les Français ont entériné une évolution politique en marche depuis la disparition du général de Gaulle : l’effritement de l’électorat des partis dits de gouvernement. Le pourcentage de votants en faveur des deux grands partis de gouvernement du moment est 75,15% à 34,84% entre 1974 et 2002, soit une baisse de plus de 40%. Alors que le nombre de votant passait de 25 à 29 millions, le nombre de votants en faveur de ces deux candidats est passé de 19 à 10 millions. L’analyse n’est certes pas neuve, mais dans le contexte du référendum du 29 mai, elle montre clairement que les partis du camp du Oui (UMP, UDF, et la moitié du PS) sont structurellement minoritaires. Est-ce à dire que le TCE constitue une aubaine pour eux alors qu’ils sont démocratiquement affaiblis ? On peut le craindre.
Nous voilà donc à la croisée des chemins : une cinquième République en déréliction progressive depuis la disparition du général de Gaulle et de François Mitterrand, un passage de relais non pas vers une nouvelle République Française mais vers une constitution européenne. La question que l’on nous posera le 29 mai n’est donc pas : voulez-vous ou non des avions de 600 places ? Mais, quel système démocratique voulez-vous pour prendre le relais de notre République ?
Or, c’est bien sur le thème des institutions démocratiques que les partisans du Non ont le plus d’arguments. Que devient notre constitution avec le TCE ? De quelle façon les relais démocratiques fonctionneront entre parlements nationaux, parlement européen, commission et conseil des ministres européen ? Quelle place aura le citoyen dans ce nouvel ensemble ? Il ne suffit pas de répondre à ces questions que le TCE sera mieux que Nice, il faut expliquer au citoyen que les grands équilibres démocratiques sont au moins préservés, sinon renforcés.
Pour ma part, je trouve que la complexité du texte est réelle. Le principe de co-décision laisse entendre que le conseil peut décider seul, sans le parlement. La commission a le monopole quant à l’initiative des lois. La charte des droits ne prévaut pas sur la partie I du texte, mais s’applique quand cette dernière ne dit rien. Les pétitions n’ont rien de contraignant (un vote l’est). Le parlement ne peut pas s’opposer à la commission, sauf à la destituer. Dans ce dernier cas, les membres de la commission sont proposés par le conseil. Je passe sur les nombreux articles dont la compréhension fait appel à des compétences de constitutionaliste. Bref, le compte n’y est pas.
Le sentiment que cette constitution là aboutit à un contrat social au rabais est tenace, et en tant que citoyen, je ne suis pas prêt à lâcher ce que la France a mis deux siècles à conquérir par le débat et parfois le sang. Le TCE c’est mieux, mais ce n’est pas encore bien.
Tout le monde le dit, le TCE c’est plus, c’est mieux ! Avec le Traité pour une Constitution de l’Europe, le Parlement aura davantage de pouvoir, le citoyen plus de démocratie, la France plus de poids et les voyageurs de plus gros avions ! Le TCE, ça va nous rendre plus fort, plus européen, plus social, plus dynamique. Pourquoi discuter, c’est mieux pour le même prix. A budget identique, le consommateur choisit le meilleur produit... Alors Nice ou TCE ?
Les nombreux protagonistes du débat, parmi lesquels on compte désormais Lionel Jospin, reprochent aux partisans du Non de ne regarder que la bouteille à moitié vide au prétexte de la crise économique et politique de la France. Qu’ils jugent plutôt l’Europe et les améliorations qu’apporte le TCE. Qu’ils jugent donc.
Nous sommes à un mois jour pour jour d’un vote que je qualifierais d’historique. Le précédent vote équivalent remonte à 1958, lors du référendum pour la Veme République. En avril 2002, les Français ont entériné une évolution politique en marche depuis la disparition du général de Gaulle : l’effritement de l’électorat des partis dits de gouvernement. Le pourcentage de votants en faveur des deux grands partis de gouvernement du moment est 75,15% à 34,84% entre 1974 et 2002, soit une baisse de plus de 40%. Alors que le nombre de votant passait de 25 à 29 millions, le nombre de votants en faveur de ces deux candidats est passé de 19 à 10 millions. L’analyse n’est certes pas neuve, mais dans le contexte du référendum du 29 mai, elle montre clairement que les partis du camp du Oui (UMP, UDF, et la moitié du PS) sont structurellement minoritaires. Est-ce à dire que le TCE constitue une aubaine pour eux alors qu’ils sont démocratiquement affaiblis ? On peut le craindre.
Nous voilà donc à la croisée des chemins : une cinquième République en déréliction progressive depuis la disparition du général de Gaulle et de François Mitterrand, un passage de relais non pas vers une nouvelle République Française mais vers une constitution européenne. La question que l’on nous posera le 29 mai n’est donc pas : voulez-vous ou non des avions de 600 places ? Mais, quel système démocratique voulez-vous pour prendre le relais de notre République ?
Or, c’est bien sur le thème des institutions démocratiques que les partisans du Non ont le plus d’arguments. Que devient notre constitution avec le TCE ? De quelle façon les relais démocratiques fonctionneront entre parlements nationaux, parlement européen, commission et conseil des ministres européen ? Quelle place aura le citoyen dans ce nouvel ensemble ? Il ne suffit pas de répondre à ces questions que le TCE sera mieux que Nice, il faut expliquer au citoyen que les grands équilibres démocratiques sont au moins préservés, sinon renforcés.
Pour ma part, je trouve que la complexité du texte est réelle. Le principe de co-décision laisse entendre que le conseil peut décider seul, sans le parlement. La commission a le monopole quant à l’initiative des lois. La charte des droits ne prévaut pas sur la partie I du texte, mais s’applique quand cette dernière ne dit rien. Les pétitions n’ont rien de contraignant (un vote l’est). Le parlement ne peut pas s’opposer à la commission, sauf à la destituer. Dans ce dernier cas, les membres de la commission sont proposés par le conseil. Je passe sur les nombreux articles dont la compréhension fait appel à des compétences de constitutionaliste. Bref, le compte n’y est pas.
Le sentiment que cette constitution là aboutit à un contrat social au rabais est tenace, et en tant que citoyen, je ne suis pas prêt à lâcher ce que la France a mis deux siècles à conquérir par le débat et parfois le sang. Le TCE c’est mieux, mais ce n’est pas encore bien.
11 décembre 2004
Tombé de son arbre
(« Il ne faut pas exporter nos modèles dans des fourgons blindés », Raffarin au Mexique en 2004)
C’est juste que ça fait longtemps. Mauvais prétexte, mauvaises excuses. Impressionné par les déclarations de Raffarin au Mexique dont je ne retrouve trace sur le Web (pour réparer cette absence, les voici donc extraites à la main d’une manchette du Canard du 24/11/04: « C’est perché au sommet de son arbre généalogique que l’homme sonne le plus juste. (…) Pour un grand nombre de philosophes, le soleil c’est l’homme.» Le premier ministre s’est également opposé aux « chars lourds capables de porter les idées uniques » et a conclu ainsi : « Il ne faut pas exporter nos modèles dans des fourgons blindés »), impressionné donc par ces nouvelles raffarinades, j’allais reprendre la plume quand une nouvelle marée de boulot et de soucis m’a submergé. La grève libérée, je reprends donc.
Pour ceux des Mexicains qui n’ont pas même un morceau de pain à se mettre sous la dent, voilà donc déjà la farine. Les autres (ceux qui ont à manger, NDMA) auront pu goûter les délices de ce remix pataphysicien de l’idéologie libérale contemporaine et même s’offrir le luxe de penser franchement que le dirigeant français est au moins aussi taré que ses homologues des temps où les dictateurs dévoyaient leur langue aux confins du sens et de la morale. Pardon pour ces commentaires diffamants et goinffrés de références absconses, mais il me faut transiter vers un autre sujet, et il ne fait pas bon rester dehors trop longtemps en cette fin d’automne verglassante (voilà qu’à mon tour je commets des raffarinades!).
Les formules sont là pour marquer les mémoires débiles (fragiles ou séniles, comme vous voudrez) à l’heure où les esprits se rendent de plus en plus disponibles à force de traitements cathodiques à haute dose (si vous avez été au Collège, vous vous souviendrez sans doute de cette expérience qui consiste à transporter des électrons d’un point à un autre en usant d’une anode et d’une cathode, c’est un peu ce que fait TF1 avec les neurones qui disparaissent du cerveau pendant les programmes pour réapparaître durant les pubs. Etonnant non ?), en ce sens Raffarin, ancien communiquant à caractère commercial, a très bien compris que ses discours devaient être forgés comme des statements (formules) publicitaires.
Il serait stérile de commenter les formules mexicaines de notre philosophe de premier ministre, mais ce serait dommage de s’en priver. Pas étonnant que Raffarin sonne faux puisqu’il est au fond du gouffre, voila pour la première. Pour la deuxième, j’avoue que je ne vois pas bien l’allusion mais si le soleil c’est l’homme, il se pourrait que la lune soit la femme. Je sais bien que « pour un grand nombre de philosophes », l’homme c’est l’homme et la femme, mais j’ai un doute quant à Raffarin, car l’on dit bien « con comme la lune » (facile, je sais). « Quand le sage montre la lune, l’idiot montre le doigt » me souffle un ami. Raffarin est un sage, nous des idiots. C’est clair, non ?
C’est épuisant de faire l’exégèse des discours de Raffarin. Je ne sais que dire des « chars lourds de la pensée unique » ou des « modèles exportés dans des fourgons blindés ». Je devine bien une allusion à la guerre froide et au modèle stalinien. Je détecte également un compliment sous entendu au modèle libéral, plus souple, qui s’imposerait par la grâce de son évidence (le fameux « plus de concurrence, plus de liberté pour le consommateur »). Mais je m’interroge sur l’espèce de cerveau qui anime Raffarin. Qu’y a-t-il dedans ? D’où viennent ces concepts ? Quelle est sa vision du monde ?
Un singe est juché sur son arbre. Il a une idée : le soleil c’est l’homme. Il faut que j’explique ça aux autres se dit-il. Le voilà qui prend les manettes d’un char lourd qu’il prend pour un fourgon blindé. Ne sachant pas conduire un char, il écrase un autre singe, bêtement descendu de son arbre. Catastrophé, il déclare : « il ne faut pas exporter nos modèles dans des fourgons blindés ».
Fin de l’histoire. Si, comme le pensait Paul Valery, les civilisations sont mortelles, alors Raffarin est un psychopathe tueur de civilisations. (Pas mal, non ?)
C’est juste que ça fait longtemps. Mauvais prétexte, mauvaises excuses. Impressionné par les déclarations de Raffarin au Mexique dont je ne retrouve trace sur le Web (pour réparer cette absence, les voici donc extraites à la main d’une manchette du Canard du 24/11/04: « C’est perché au sommet de son arbre généalogique que l’homme sonne le plus juste. (…) Pour un grand nombre de philosophes, le soleil c’est l’homme.» Le premier ministre s’est également opposé aux « chars lourds capables de porter les idées uniques » et a conclu ainsi : « Il ne faut pas exporter nos modèles dans des fourgons blindés »), impressionné donc par ces nouvelles raffarinades, j’allais reprendre la plume quand une nouvelle marée de boulot et de soucis m’a submergé. La grève libérée, je reprends donc.
Pour ceux des Mexicains qui n’ont pas même un morceau de pain à se mettre sous la dent, voilà donc déjà la farine. Les autres (ceux qui ont à manger, NDMA) auront pu goûter les délices de ce remix pataphysicien de l’idéologie libérale contemporaine et même s’offrir le luxe de penser franchement que le dirigeant français est au moins aussi taré que ses homologues des temps où les dictateurs dévoyaient leur langue aux confins du sens et de la morale. Pardon pour ces commentaires diffamants et goinffrés de références absconses, mais il me faut transiter vers un autre sujet, et il ne fait pas bon rester dehors trop longtemps en cette fin d’automne verglassante (voilà qu’à mon tour je commets des raffarinades!).
Les formules sont là pour marquer les mémoires débiles (fragiles ou séniles, comme vous voudrez) à l’heure où les esprits se rendent de plus en plus disponibles à force de traitements cathodiques à haute dose (si vous avez été au Collège, vous vous souviendrez sans doute de cette expérience qui consiste à transporter des électrons d’un point à un autre en usant d’une anode et d’une cathode, c’est un peu ce que fait TF1 avec les neurones qui disparaissent du cerveau pendant les programmes pour réapparaître durant les pubs. Etonnant non ?), en ce sens Raffarin, ancien communiquant à caractère commercial, a très bien compris que ses discours devaient être forgés comme des statements (formules) publicitaires.
Il serait stérile de commenter les formules mexicaines de notre philosophe de premier ministre, mais ce serait dommage de s’en priver. Pas étonnant que Raffarin sonne faux puisqu’il est au fond du gouffre, voila pour la première. Pour la deuxième, j’avoue que je ne vois pas bien l’allusion mais si le soleil c’est l’homme, il se pourrait que la lune soit la femme. Je sais bien que « pour un grand nombre de philosophes », l’homme c’est l’homme et la femme, mais j’ai un doute quant à Raffarin, car l’on dit bien « con comme la lune » (facile, je sais). « Quand le sage montre la lune, l’idiot montre le doigt » me souffle un ami. Raffarin est un sage, nous des idiots. C’est clair, non ?
C’est épuisant de faire l’exégèse des discours de Raffarin. Je ne sais que dire des « chars lourds de la pensée unique » ou des « modèles exportés dans des fourgons blindés ». Je devine bien une allusion à la guerre froide et au modèle stalinien. Je détecte également un compliment sous entendu au modèle libéral, plus souple, qui s’imposerait par la grâce de son évidence (le fameux « plus de concurrence, plus de liberté pour le consommateur »). Mais je m’interroge sur l’espèce de cerveau qui anime Raffarin. Qu’y a-t-il dedans ? D’où viennent ces concepts ? Quelle est sa vision du monde ?
Un singe est juché sur son arbre. Il a une idée : le soleil c’est l’homme. Il faut que j’explique ça aux autres se dit-il. Le voilà qui prend les manettes d’un char lourd qu’il prend pour un fourgon blindé. Ne sachant pas conduire un char, il écrase un autre singe, bêtement descendu de son arbre. Catastrophé, il déclare : « il ne faut pas exporter nos modèles dans des fourgons blindés ».
Fin de l’histoire. Si, comme le pensait Paul Valery, les civilisations sont mortelles, alors Raffarin est un psychopathe tueur de civilisations. (Pas mal, non ?)
7 novembre 2004
Télé, Thélot, T’es lourdé
Bon, je ne l’ai pas lu. Le rapport Thélot. Mais j’ai entendu les réactions à la télé. Ça me suffit, j’ai compris. Faut revenir aux fondamentaux. Apprendre à lire et à compter, c’est bien, c’est assez. D’après les commentaires, l’école ne parvient plus à remplir sa fonction élémentaire. Il faut donc mettre le paquet sur apprendre à lire et à compter. Pour ce faire, un seul truc : le rétablissement de l’autorité.
Au lieu de rentrer dans le débat, ouvert par le ministère de l’éducation, je vais d’abord faire part de mes préjugés. J’ai été prof. J’enseignais la philo à des élèves de terminale. J’ai été élève, étudiant. Je vis avec une enseignante qui connaît par coeur la situation d’aujourd’hui. C’est pas une tendre et ses élèves – une ZEP du 93 – savent ce que c’est que la discipline. Bref, j’en sais assez pour avoir des préjugés solides.
Quand un élève arrive dans une terminale générale, il est presque tiré d’affaires. Il n’a plus qu’une envie, en finir, avoir ce satané bac et passer aux choses sérieuses. Le prof de philo de terminale doit faire face à un dilemme : doit-il enseigner à penser librement ou le bon usage du dictionnaire des citations dans une dissertation en trois parties ? La première question que les élèves posent c’est : « A quoi sert la philo, monsieur, je veux dire dans la vie réelle ? ».
Hein ? Quoi ? Ben à rien, bien sûr, c’est là toute la question : qu’est-ce que vient foutre la philo dans les lycées ? Qu’est-ce que c’est d’ailleurs qu’enseigner ? Quelque soit la matière...
C’est là que l’on a un souci majeur, celui de l’utilité face à la liberté. Et le courant de pensée actuellement dominant aussi bien dans les organes du pouvoir que ceux de l’information semble dire : nous sommes en crise économique, faisons dans l’utile. Formons les gens à être d’utiles travailleurs et de bons consommateurs.
Le débat est connu, rebattu depuis des décennies. Mais il y a un truc nouveau : la mondialisation. Que va-t-on faire d’un diplômé en compta, devenu opérateur de saisie, payé 1,2 fois le Smic en première année, quand le même boulot peut-être fait par un ingénieur système payé 10 fois moins à l’autre bout du monde ? Du coup, on a inventé le lumpen consommateur, le consommateur du quart-monde. Petit salaire, plus petit que le Smic, gros consommateur de télé, grandes surfaces avec plein de produits de série Z, moitié prix. Il consomme la production chinoise et produit la consommation des classes supérieures.
Dans les périodes de creux, on le met au chômage, puis au RMI, voire au RMA (là, il ne coûte vraiment plus rien), il s’endette un peu pour le frigidaire ou la bagnole, et puis quand ça va un peu mieux, on le reprend comme opérateur de saisie, comme il peut rattraper les traites en retard.
Pour accepter ça, il faut être un gros consommateur de télé, de jeux couillons, de constats genre « on est quand même mieux ici qu’au Darfour ». Bref, il suffit de savoir « lire » les programmes de télé, et « compter » les sous à la caisse du supermarché. Mais faut pas penser, non surtout pas penser. Parce que sinon, on déprime. Et déprimer c’est pas bon pour la consommation des ménages
Au lieu de rentrer dans le débat, ouvert par le ministère de l’éducation, je vais d’abord faire part de mes préjugés. J’ai été prof. J’enseignais la philo à des élèves de terminale. J’ai été élève, étudiant. Je vis avec une enseignante qui connaît par coeur la situation d’aujourd’hui. C’est pas une tendre et ses élèves – une ZEP du 93 – savent ce que c’est que la discipline. Bref, j’en sais assez pour avoir des préjugés solides.
Quand un élève arrive dans une terminale générale, il est presque tiré d’affaires. Il n’a plus qu’une envie, en finir, avoir ce satané bac et passer aux choses sérieuses. Le prof de philo de terminale doit faire face à un dilemme : doit-il enseigner à penser librement ou le bon usage du dictionnaire des citations dans une dissertation en trois parties ? La première question que les élèves posent c’est : « A quoi sert la philo, monsieur, je veux dire dans la vie réelle ? ».
Hein ? Quoi ? Ben à rien, bien sûr, c’est là toute la question : qu’est-ce que vient foutre la philo dans les lycées ? Qu’est-ce que c’est d’ailleurs qu’enseigner ? Quelque soit la matière...
C’est là que l’on a un souci majeur, celui de l’utilité face à la liberté. Et le courant de pensée actuellement dominant aussi bien dans les organes du pouvoir que ceux de l’information semble dire : nous sommes en crise économique, faisons dans l’utile. Formons les gens à être d’utiles travailleurs et de bons consommateurs.
Le débat est connu, rebattu depuis des décennies. Mais il y a un truc nouveau : la mondialisation. Que va-t-on faire d’un diplômé en compta, devenu opérateur de saisie, payé 1,2 fois le Smic en première année, quand le même boulot peut-être fait par un ingénieur système payé 10 fois moins à l’autre bout du monde ? Du coup, on a inventé le lumpen consommateur, le consommateur du quart-monde. Petit salaire, plus petit que le Smic, gros consommateur de télé, grandes surfaces avec plein de produits de série Z, moitié prix. Il consomme la production chinoise et produit la consommation des classes supérieures.
Dans les périodes de creux, on le met au chômage, puis au RMI, voire au RMA (là, il ne coûte vraiment plus rien), il s’endette un peu pour le frigidaire ou la bagnole, et puis quand ça va un peu mieux, on le reprend comme opérateur de saisie, comme il peut rattraper les traites en retard.
Pour accepter ça, il faut être un gros consommateur de télé, de jeux couillons, de constats genre « on est quand même mieux ici qu’au Darfour ». Bref, il suffit de savoir « lire » les programmes de télé, et « compter » les sous à la caisse du supermarché. Mais faut pas penser, non surtout pas penser. Parce que sinon, on déprime. Et déprimer c’est pas bon pour la consommation des ménages
27 juillet 2004
Au bon consommateur, la patrie reconnaissante
Il n’est plus très loin le jour où un duo de contrôleurs des droits d’auteur se présentera à votre porte pour faire l’inventaire légal de vos biens. Quelques jours auparavant, un gentil mail vous aura prévenu de leur visite : « Madame, Monsieur, veuillez être présent à votre domicile tel jour à telle heure afin de recevoir nos agents de la lutte contre le piratage. L’inventaire des droits d’auteur est imposé à chaque citoyen par la loi 125-456 du 13 décembre 200X, quiconque ne s’y soumettrait pas serait passible dune amende allant de 1 600 à 75 000 euros et/ou d'une peine d’emprisonnement de 3 mois avec sursis à 6 ans ferme.... ».
Ce jour là n’est pas si loin car déjà je regarde ma discothèque en me disant : ai-je bien consommé ? Je n’ai là qu’une petite centaine de CD, représentant à peine 1 500 euros, suis-je bien certain d’être en droit d’écouter de la musique ? Ah mais je pourrais toujours leur montrer ma collection de vieux 33 tours et les cassettes, tous légalement acquis.
L’industrie du disque va mal, et je me sens coupable. Depuis combien de temps n’ai-je acheté de disques ? Peut-être que je dépense trop d’argent en livres et en journaux ? Au fait, la presse ne se porte pas bien non plus, et moi qui n’arrête pas de lire gratuitement des journaux en ligne. Sans parler de tous ces sites indépendants, de tous ces blogs, sans modèle économique. Faudrait-il que je n’achète plus que des journaux dûment remplis de pub ?
Depuis combien de temps, n’ai-je pas fait l ‘acquisition d’un vêtement neuf ? D’un nouvel ordinateur, d’un nouveau téléphone portable, d’un nouveau vélo ? Moi qui suis l’un des consommateurs privilégiés, suffisamment aisé pour partir en vacances, quelle honte !
Et dire que je suis sur le point de mettre un terme à mon abonnement France Télécom. Alors que je me devais à la suite de mes parents et de mes grand parents de continuer à payer pour cette si fameuse infrastructure que notre opérateur national peine toujours à rentabiliser, quelle ingratitude !
Je n’ose plus me regarder dans la glace, moi qui n’achète pas de crème de jour anti-vieillissement, ni de crème solaire, pas même de lotion hydratante ou de crème à raser, qui me contente d’une éponge et d’un peu d’eau pour nettoyer mon lavabo, d’un paquet de riz et de quelques légumes pour m’alimenter. Je me sens petit, mesquin, alors que mon supermarché du coin est si bien fourni, que tous les produits vantés par la télévision y sont. Que va dire Sarkozy ?
Et moi qui croit au futur : à l’essence de betterave, au générateur à hydrogène, à l’énergie solaire, au réseau de communication à coût zéro, à la récupération d’eau de pluie, ne suis-je pas en train de menacer la planète, son économie, ses ressources ?
Il vaut sans doute mieux que je me rende aux autorités, qu’ils me retirent tous mes droits, que l’on m’enferme chez moi jusqu’à ce que mort s’en suive. Je suis devenu un danger pour la patrie.
Ce jour là n’est pas si loin car déjà je regarde ma discothèque en me disant : ai-je bien consommé ? Je n’ai là qu’une petite centaine de CD, représentant à peine 1 500 euros, suis-je bien certain d’être en droit d’écouter de la musique ? Ah mais je pourrais toujours leur montrer ma collection de vieux 33 tours et les cassettes, tous légalement acquis.
L’industrie du disque va mal, et je me sens coupable. Depuis combien de temps n’ai-je acheté de disques ? Peut-être que je dépense trop d’argent en livres et en journaux ? Au fait, la presse ne se porte pas bien non plus, et moi qui n’arrête pas de lire gratuitement des journaux en ligne. Sans parler de tous ces sites indépendants, de tous ces blogs, sans modèle économique. Faudrait-il que je n’achète plus que des journaux dûment remplis de pub ?
Depuis combien de temps, n’ai-je pas fait l ‘acquisition d’un vêtement neuf ? D’un nouvel ordinateur, d’un nouveau téléphone portable, d’un nouveau vélo ? Moi qui suis l’un des consommateurs privilégiés, suffisamment aisé pour partir en vacances, quelle honte !
Et dire que je suis sur le point de mettre un terme à mon abonnement France Télécom. Alors que je me devais à la suite de mes parents et de mes grand parents de continuer à payer pour cette si fameuse infrastructure que notre opérateur national peine toujours à rentabiliser, quelle ingratitude !
Je n’ose plus me regarder dans la glace, moi qui n’achète pas de crème de jour anti-vieillissement, ni de crème solaire, pas même de lotion hydratante ou de crème à raser, qui me contente d’une éponge et d’un peu d’eau pour nettoyer mon lavabo, d’un paquet de riz et de quelques légumes pour m’alimenter. Je me sens petit, mesquin, alors que mon supermarché du coin est si bien fourni, que tous les produits vantés par la télévision y sont. Que va dire Sarkozy ?
Et moi qui croit au futur : à l’essence de betterave, au générateur à hydrogène, à l’énergie solaire, au réseau de communication à coût zéro, à la récupération d’eau de pluie, ne suis-je pas en train de menacer la planète, son économie, ses ressources ?
Il vaut sans doute mieux que je me rende aux autorités, qu’ils me retirent tous mes droits, que l’on m’enferme chez moi jusqu’à ce que mort s’en suive. Je suis devenu un danger pour la patrie.
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